Socio-étude du Football, l’approche Religieuse

INTRODUCTION

La deuxième définition que le Larousse donne du terme « religion » relate un ensemble de rites et de pratiques spécifiques propres à un groupe social. Comment définir le football ? Est-ce un jeu, un sport, un business ? Ces mots ne sonnent ni faux ni complètement adéquats. Ils ne définissent qu’une partie, un degré de pratique, ou encore une forme du football parmi les centaines qu’il peut revêtir. Et si, la meilleure définition du foot était celle-ci : Un ensemble de rites et de pratiques spécifiques propres à un groupe social ? Et si le football, dans son ensemble, son essence première et innocente, comme dans ses dérives et ses défauts, pouvait se définir de la même sorte qu’une religion ?

Certes, il existe une différence majeure, le football n’explique pas le monde, et ne prétends pas régir les destinées, au contraire. Mais mis à part la différence ontologique, bon nombres de similitudes nous laissent penser que le ballon rond a désormais accès à un statut particulier dans nos sociétés. Un statut dont paradoxalement, sont de plus en plus privées les grandes religions : celui de régir la vie des Hommes. Individuellement, et surtout collectivement.

A travers dix épisodes (comme le numéro que portait à Naples celui dont la main est internationalement divine), nous essaierons d’étayer du mieux possible notre propos. Peut-être est-ce un fantasme, un mensonge grossièrement déguisé, une bêtise énorme. Mais le propre d’une religion n’est-elle pas de se penser inaltérable ? Et ce malgré les incohérences qu’elle pourrait revêtir ? Il ne s’agit pour nous ni de faire du prosélytisme, ni de critiquer les déboires d’une nébuleuse insaisissable, mais de réfléchir sur un phénomène omniprésent dans nos sociétés. A tel point, qu’il ne doit plus être envisagé seulement comme un sport ou un business, mais comme un fait social total. 

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Retable dédié à « San Maradona » à Naples. 
PARTIE I
Un espace et une temporalité codifiée

Le samedi, c’est match. Le dimanche aussi. Comme la messe. Peut-être à cette seule différence qu’une église remplit bien moins qu’un stade. Et ce façon diffuse et générale. Selon une étude de l’IFOP1 réalisée en 2010, environ 1 600 000 personnes disent aller à la messe régulièrement en France. C’est 4,2 fois moins que l’audience pour un match amical de l’Équipe de France. 11,8 fois moins que pour la demi-finale des bleus contre la Belgique en Coupe du monde et 14 fois moins que pour la finale. Le football est le rendez-vous par excellence en France. Peut-être plus encore que le café de 10 h chez les facteurs ou la place de grève chez la SNCF. « Ce soir y’a match » l’expression consacrée chez les amoureux du ballon rond s’en est même retrouvée dissolue dans le langage courant. Il paraît que dans toutes les cours des lycées de France, lorsqu’il « y a pelouse, il y a match ».

Le football est une immense scène parfois désorganisée, pas toujours coordonnée, et dont les extrémités peuvent se penser antithétiques. Un enfant jouant avec des chiffons aux confins du globes a-t-il encore grand-chose à voir avec une star interplanétaire ? Il est indéniable qu’un lien les unit. Un lien indéfectible, se retrouvant au-delà de l’aspect matériel. Un lien presque sacré. Car si le football est une scène, comme au théâtre, il existe des règles. L’univers du ballon rond, de ses strates les plus populaires aux scènes les plus scintillantes est réglée par un ensemble de coutumes et de rites bien précis. Le foot, c’est avant tout un espace et une temporalité codifiée. Et c’est à travers ces règles, de jeu ou d’esprit, que le football revêt de Buenos Aires à Vladivostok, ses habits les plus universels.

Épisode 1 – Des Costumes


Comme un blasphème déclenche le courroux des fanatiques en matière religieuse, le maillot noir de l’arbitre n’échappe pas à la règle. Il la renforce même.

« Qui c’est les meilleurs ? Évidemment c’est les verts… », « Allez les bleus », « les Reds de Liverpool », « les canaris », « les sangs et or »…. On en sortirait à la pelle des synecdoques pour désigner des équipes. Des couleurs qui parlent plus encore que des écussons. Un club, un supporter, c’est avant tout des couleurs. Un sang qui coule rouge ou bleu comme à Manchester, ou vert et noir comme à Glasgow. D’ailleurs, puisque l’expression colle au sujet, n’ayons pas peur de l’affirmer : sur le pré, l’habit fait toujours le moine.

Les couleurs d’une équipe, c’est sacré. C’est immortel. En changer, ce serait injurier une histoire, une ville, une région ou un pays. Imaginer les « red devils » jouer en bleu à domicile, ce serait s’imaginer Bouddha comme un homme d’affaire thaïlandais. Une insulte à l’intersection entre le parjure et la provocation. Parce qu’un homme qui se promène en vert un jour de match à Lyon, ça déclenche des passions insoupçonnées, déchaîne la haine, la colère. Comme un blasphème déclenche le courroux des fanatiques en matière religieuse, le maillot noir de l’arbitre n’échappe pas à la règle. Il l’a renforce même. Le noir (ou le jaune fluo) c’est l’autorité. Celui qu’on ne peut pas blairer, mais sans qui tout ça n’existe pas. Le rouage indispensable à un match, et celui sur qui s’abat les frustrations. Mais encore une fois, par son habit, il se distingue. Que ce soit à son honneur ou a ses dépens, il est à part sur le pré. Et son habit fait de lui le moine référent.

Les blasons des clubs reprennent inévitablement l’histoire de la ville ou du quartier qu’ils représentent. Dignes héritiers des armoiries arborées par les seigneuries locales, ils sont le coeur de l’apparence d’un club. Au-delà de ses couleurs, ils sont ses références directes. Caractérisant l’équipe qu’il représente par des symboles forts (on pense au trèfle à 4 feuilles des celtics de Glasgow ou encore à la couronne sur celui du Réal Madrid). En plus de caractériser un club, le blason l’inscrit généralement dans une tradition historique ou mythologique. On trouve par exemple sur celui de l’AS Rome la célèbre louve, fondatrice mythique de la ville. Le maillot de Crystal Palace, club de Londres, reprend quant à lui ledit palais de cristal construit lors de la première exposition universelle en 1851. A tous ces égards, le blason est un marqueur identitaire extrêmement fort.

Et puis, il y a l’étoile. Quelle soit sur le maillot d’une équipe nationale ou d’un club, c’est un joyau pour l’éternité. Que font les supporters Marseillais face à ceux du PSG quand ils se croisent (lorsqu’ils ne se jettent pas entre eux au fond de la cannebière) sinon écarter leur blousons et de ce même doigt avec lequel ils montrent la bonne -mère aux touristes, pointent l’étoile d’or sur leurs cœurs ? C’est le signe d’un passé inaltérable, l’acquis d’un monument de la culture foot. A l’échelle internationale, le symbole est le même. Le pays qui possède le plus de ces étoiles sur la tunique peut se targuer d’être sur le toit du monde. C’est tacite. Personne n’ose rationnellement s’élever contre cette forme cousue sur le blason. Elle force l’admiration et le respect. Tout comme le shérif faisait miroiter son étoile pour imposer son autorité, les clubs et les pays font de même. Et à ce jeu d’ado pour savoir qui aura la plus grosse, ce sont encore les « Auriverde » qui brodent plus vite que leurs ombres.

Alors, si aucun joueur ni supporter n’est à l’abri des reconversions parfois douloureuses et souvent subites, qui font chavirer les barques de la mer cato, l’habit en football fait toujours le moine. Et bien au-delà, il fait aussi la foule des fidèles et celle des scélérats.

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Louis Nicollin, ancien propriétaire du Montpellier Hérault Sporting Club devant sa collection de maillots de foot.

Épisode 2 – Des rituels

« Qui ne connaît pas le code du football ne comprend pas le sens de ses mots ni le sens de son discours »
Pier PAOLO PASOLINI

La main plonge dans le bénitier, en sort mouillée et touche le front, le torse et les épaules chez le chrétien. Le mouton est sacrifié lors des rites propres à l’ aïd al-Kabir chez le musulman. La circoncision unit l’homme juif à son dieu. A sa naissance, un bébé né dans une famille bouddhiste reçoit un « racusu », ce petit morceau de tissu usagé qui symbolise sa métamorphose. Toute croyance s’accompagne de rites. De passages obligés qui transforment l’homme en croyant. Ces rites sont indispensables à la cohésion de la communauté. Une religion sans rites, c’est un bus sans sièges. Il ne permet pas de rassembler les gens, de les mener dans la même direction. Il devient inutile en tant que bus. Le football aussi recèle de rituels en tout genre. Qu’ils soient généraux, et propre au jeu même. Ou spécifique à un pays ou un club.

Les rituels généraux sont les moins intéressants à étudier. Ils appartiennent à la coutume générale de la vieille histoire du football. L’alignement des équipes de part et d’autres de l’arbitre, le serrage de main, voire l’échange de maillot ou la haie d’honneur pour les perdants lors des finales. Tout ceci appartient à la partie intériorisée des coutumes du foot. On ne sait plus vraiment pourquoi on les fait. Toutefois, ils demeurent à travers les époques, les continent et les classes, des codes universels.

Les rites les plus marquants sont ceux qui pérennisent l’existence et l’identité de communautés plus petites : celle des clubs. A Lisbonne, au sortir des usines, des bureaux, des banques, les supporters du benfica ne sont pas encore ces frères qu’ils seront dans quelques instants. Ils sont encore des portugais aux horizons différents, unis par une nationalité qui ne peut donner plus qu’un sentiment vague d’appartenance à une communauté. Pourtant, quand au-dessus del Estadio da Luz s’envolera comme tous les soirs de match, Victoria, l’aigle symbole du club, ils seront tous benfiquistas. l’homme, la femme ou l’enfant à côté d’eux ne sera plus que ça. Lorsque dans l’antre d’Anfield, à Liverpool, les joueurs entrent sur la pelouse, le stade se lève « comme un seul homme » – et l’expression n’a jamais été aussi vraie, tant les disparité s’effacent pour ne laisser voir qu’une seule entité –. Alors, se fait entendre un chant mythique. Comme une prière. Un rite qui perdure outre les âges et les difficultés. Les supporters entonnent you’ll never walk alone et à ce moment-là, chacun d’eux la ressentent, cette affirmation qu’ils s’époumonent à porter fièrement au dessus de la Mersey. Chaque supporter de Liverpool le sent : il ne marchera jamais seul. Parce que derrière lui et devant lui, ils sont des millions, liés par une promesse mystique. Faite un soir de match à Anfield quand ils n’avaient que 6 ans et que pour la première fois, la grâce et la foi, leurs sont tombées dessus.

Dans les formes élémentaires de la vie religieuse – dont nous nous servirons à plusieurs reprises durant notre étude – Émile Durkheim présente les rites piaculaires – de deuil – comme universels. Le football, évidemment, n’y déroge pas. Nous avons tous assisté à ces minutes de silence en l’honneur d’un proche de joueur ou d’un supporter bien connu décédé récemment. Ces instants ne sont ni plus ni moins que des rites piaculaires. Sans crainte de courroux divin derrière, sans accès à un paradis quelconque, mais une cérémonie de deuil collective. Alors même si la dimension divine est réduite à un degré zéro dans le cadre de ces manifestations post mortem, elles n’en demeurent pas moins profondément liés à une communauté ésotérique. Quand un stade entier se tait ou applaudit, ce n’est pas un pays, une ville ou une entreprise qui rend hommage, c’est un stade. Ce sont des supporters qui se sentent profondément attachés par une histoire, un blason, des passions et des rituels communs. Et qui par leur silence ou leurs mains veulent dire adieu, en tant que cette communauté-même, à celui ou celle qui s’en va.

Pour conclure cet épisode, il convient de mentionner une anecdote assez judicieuse. Les vikings, c’est connu, se faisaient enterrer debout sur leur cheval, afin de demeurer pour l’éternité dans la position des guerriers qu’ils avaient été. Le 3 novembre 1975, le poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini est mis en terre trois jours après sa mort tragique avec sur les épaules, son maillot floqué 10 de Bologne. Son geste fait alors résonner pour tous les « païens », cette phrase prononcée un jour dans un journal : « Qui ne connaît pas le code du football ne comprend pas le sens de ses mots ni le sens de son discours ».

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Vitoria survole avant chaque match à domicile le stade du Benfica Lisbonne, el estadio da luz.