Le « Onze de l’indépendance » de l’Algérie

par Gabriel Blondel

Le Football est l’un des rares phénomènes aussi universels que les Nations Unies. Et même plus universel, parce qu’il y a 191 membres à l’ONU et 207 à la FIFA.

Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies en 2006

La popularité du football lui donne une dimension qui dépasse les simples barrières du sport. L’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais n’est plus britannique, mais désormais footballistique. Le football transcende les clivages et les différences car il est le seul à pouvoir faire vibrer à l’unisson un bourgeois du 16e arrondissement de Paris et un gamin vivant dans un bidonville à l’autre bout du globe. Pas étonnant que certaines équipes de football représentent des peuples qui demeurent sans Etat. Prenons l’exemple de la Palestine membre de la FIFA depuis 1996 alors que celle-ci n’est que « membre observateur » aux Nations Unies ou encore de la Catalogne ou du Kurdistan.

Mais au-delà de la quête de reconnaissance internationale, certaines équipes de football ont symbolisé à travers l’Histoire l’image d’un peuple en lutte pour son indépendance. C’est le cas de l’équipe du Front de Libération Nationale (FLN) algérien qui en plein cœur d’une guerre qui à l’époque « ne disait pas son nom » décida de former le Onze de l’indépendance afin de faire valoir la cause algérienne aux yeux du monde entier. Retour sur l’histoire hors du commun, digne des meilleurs polars, de Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni et de leurs compères qui un soir d’avril 1958 fuirent l’Hexagone pour rejoindre la révolution algérienne. Non pas pour prendre les armes, mais pour jouer au football.

La valise ou le bercail

Photo de la première équipe nationale algérienne de football (1958)

Au matin du 15 avril 1958, la France apprend que neuf footballeurs algériens, tous joueurs professionnels dans les clubs les plus prestigieux du championnat français, ont quitté, clandestinement, le territoire français. Ces joueurs sont Mustapha Zitouni, Abdelaziz Bentifour, Kaddour Bekhloufi, Abderrahmane Boubeker, joueurs de l’AS Monaco, Rachid Mekhloufi, étoile montante de l’AS Saint-Etienne, Amar Rouaï, patron du milieu de terrain du SCO d’Angers, Abdelhamid Kermali, de l’Olympique Lyonnais ainsi que Saïd Brahimi et Abdelhamid Bouchouk, tous deux attaquants du Toulouse FC. Ainsi ont-ils, à l’issue de matchs comptant pour la 30e journée de championnat, dont un Monaco – Angers regroupant 5 joueurs candidats au départ, profité de leur proximité avec la frontière italienne et suisse pour rejoindre Tunis et le siège du gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA) dirigé par Ferhat Abbas afin de former la première équipe de football portant les couleurs de l’Algérie.

Une du journal L’Équipe au lendemain de la fuite des joueurs algériens, le 15 avril 1958.

La nouvelle fait l’effet d’une bombe et s’invite en Une de L’Équipe avant qu’un dossier de quatre pages ne lui soit consacré dans France Football puis dans Paris Match. Il faut dire que la date de l’opération n’avait pas été choisie au hasard par les dirigeants du FLN et Mohamed Boumerzag, employé de la Fédération Française de Football et membre secret du FLN chargé de mener à bien cette opération de la plus grande importance. Le but étant de marquer l’opinion publique française et de faire comprendre qu’une véritable guerre avait lieu en Algérie, ce 14 avril 1958 était la date idéale. À la veille d’un match amical entre l’équipe de France et celle de Suisse, à deux mois du début de la coupe du monde en Suède, le FLN réalisait un coup médiatique parfait d’une forte charge symbolique. En effet, plusieurs « fugueurs » avaient déjà porté le maillot bleu et étaient pré-sélectionnés pour accompagner Raymond Kopa et Just Fontaine en terres scandinaves : Mustapha Zitouni, pilier de la charnière centrale des Bleus dont le nom se faisait de plus en plus récurrent dans la bouche d’Alberto Di Stephano (lorsqu’il discutait des potentielles recrues du Real Madrid), Abdelaziz Ben Tifour, ayant participé à la coupe du Monde 1954 et enfin le talentueux Rachid Mekhloufi, étoile montante des Verts ayant mené l’ASSE vers son premier titre de champion de France de son histoire l’année précédente en 1957.

« On va à Tunis et tu te la fermes. »

Cela fait partie des plus grands joueurs que l’on ait connu. Il y a eu Platini, il y a eu Zidane… et Mekhloufi c’était quelque chose d’exceptionnel.

Francis Camerini, ancien joueur de l’ASSE (1964 – 1971)

Il faut comprendre que tous ces joueurs ne sont pas partis de gaieté de cœur et que cette opération représentait un grand risque pour tous ceux qui y prenaient part. Mekhloufi était d’ailleurs loin d’être un militant de l’indépendance algérienne au départ d’autant plus qu’il effectuait encore à cette période son service militaire dans l’armée française. En quittant la France, il devenait de fait un déserteur passible d’être jugé par une cour martiale s’il se faisait attraper, chose ayant été évitée de justesse tant les conditions de son évasion eurent été rocambolesques. Suite à sa blessure à la tête reçue lors du match Saint-Etienne – Béziers, Mekhloufi fût emmené à l’hôpital pour y recevoir des soins. Les membres du FLN, chargés de son exfiltration, durent ainsi se déguiser en infirmiers pour l’emmener avant d’aller chercher en vitesse son passeport resté au siège du club. Une fois chose faite, il ne restait qu’à attendre les deux Toulousains, Bouchouk et Brahimi, qui en raison de leur retard, manquèrent de faire échouer l’opération. La nouvelle de la fuite des joueurs algériens s’étant répandue, des messages radios étaient déjà diffusés sur les ondes. Heureusement que les douaniers ayant contrôlé Mekhloufi et ses compères, au milieu de routes de campagne proches de la frontière franco-suisse, étaient plus occupés à demander un autographe à l’intéressé qu’à écouter les ordres radiodiffusés.

Aussi, pour ne pas éveiller les soupçons le Jour J, les « fuyards » avaient pour ordre de prendre le moins d’effets personnels possibles et ainsi laisser derrière eux maisons, argents et objets de valeur. En somme, abandonner une vie pleine de gloire et de richesses au sein de l’élite du football français. Une décision lourde de conséquence car, pour certains, elle impliquait le renoncement de participer à une coupe du monde, le rêve ultime de tout footballeur. Mais tous ces sacrifices avaient un but précis, celui de rejoindre la lutte d’un peuple qui a soif d’indépendance, celui de se battre pour leur terre natale, l’Algérie.

Au départ, moi, j’étais apolitique. Je voyais et entendais des choses… Mais ce qui m’a tenté le plus c’était l’idée et cette connaissance que j’avais du « Français d’Algérie ». Comment ils nous considéraient, nous dénigraient, nous maltraitaient. »

Rachid Mekhloufi
Drapeau algérien brandi lors des manifestations anticolonialistes de Sétif le 8 mai 1945

Bien que la totalité de ces joueurs vivait en France, ce n’est pas pour autant qu’ils avaient oublié leurs racines. Mekhloufi et Amar Rouaï par exemple viennent tous deux de Sétif, théâtre de terribles massacres perpétrés par l’armée française le 8 mai 1945 contre des manifestants algériens, profitant des festivités liées à la capitulation de l’Allemagne nazie pour faire valoir leurs droits politiques. Cette violente répression des protestations indépendantistes à Sétif, Guelma et Kherrata est d’ailleurs considérée comme « le premier acte de la guerre d’Algérie » dans la mesure où le nombre de victimes est estimé entre 20 000 et 30 000 selon les historiens. Cet événement tragique est resté ancré dans la mémoire de ces footballeurs ayant au fond d’eux-mêmes une âme de révolutionnaire voulant mettre un terme à la situation inégalitaire s’apparentant à un « apartheid » entre les indigènes algériens et les colons français.

J’avais 9 ans et puis j’y ai vu des choses incroyables ce jour-là. Des mitraillages… ils n’ont pas fait de quartier… ça m’a bouleversé pour toute ma vie.

Rachid Mekhloufi (à propos des massacres du 8 mai 1945 à Sétif).

Le Tour du Monde en 80 matchs.

La sélection algérienne posant aux côtés d’Hô Chi Minh à l’issue d’une rencontre face à la sélection vietnamienne

Le sport et particulièrement le foot, est un outil de propagande ainsi qu’une formidable caisse de résonance pour ceux voulant faire passer des messages politiques. Une fois les joueurs réunis à Tunis, l’équipe du FLN pouvait commencer à remplir sa mission : internationaliser la lutte du peuple algérien et révéler aux yeux du monde qu’une véritable guerre se déroule en Algérie. Malgré l’absence de reconnaissance de la FIFA, le onze de l’indépendance entame une tournée mondiale de plus de 80 matchs aux quatre coins du monde pour affronter des équipes nationales de pays bienveillants à l’égard de leur cause indépendantiste. Ainsi Mekhoufi, Zitouni et les autres ont-ils serré les mains de leaders du nationalisme arabe et des pays communistes du bloc de l’Est et autres pays non-alignés. Parmi eux, on peut citer Nasser le président de la République égyptienne, le roi Hussein de Jordanie, Tito en Yougoslavie, Mao Zédong en Chine ou encore Hô Chi Minh au Vietnam.

Cette tournée est un véritable triomphe diplomatique mais aussi et surtout sportif car l’équipe alignée sur le terrain, pourtant initialement démunie de remplaçants, produit un football digne des plus grandes équipes de l’histoire et enchaîne les victoires. Les combinaisons entre Zitouni, Rouaï, Mekhloufi et Bentifour en attaque font des étincelles et réjouissent les spectateurs éblouis par les prestations de ceux que l’ont a surnommé les « Harlem Globetrotters du football ». Après quatre années de voyages et de buts marqués au cours de 83 rencontres (57 victoires, 14 maths nuls et 12 défaites) dans le monde entier, l’équipe du FLN rentre au pays, en héros, suite à la signature des accords d’Evian le 5 juillet 1962 mettant un terme à la guerre et offrant son indépendance à l’Algérie. Ferhat Abbas, président de la première assemblée nationale algérienne en 1962, déclarait dans son discours de remerciement aux joueurs s’étant engagés dans l’équipe de football du FLN : « Vous avez fait gagner 10 ans à la cause de l’Algérie indépendante ». Hommage…

Le sport, c’est bien plus que du sport. L’histoire de cette première sélection nationale algérienne le prouve : une équipe de football, armée du cœur et du talent de ses joueurs, peut être le symbole d’un peuple en lutte pour son indépendance et le ballon rond un outil d’influence des relations internationales contemporaines. Quelques heures après la signature des Accords d’Evian, faisant de l’Algérie un Etat indépendant, la FIFA reconnait son équipe nationale dont Bentifour deviendra l’entraîneur adjoint et dont Zitouni, Rouaï et Mekhloufi porteront le maillot.

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