Camus, la morale et le football

“Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités” A. Camus

Cette phrase bien connue d’Albert Camus est ici restituée entièrement. Ajouter au football le théâtre, une belle transition avec notre homme de l’incipit Pier Paolo Pasolini. Car oui comme chez Pasolini, pour Camus, football et théâtre sont des arts plus voisins qu’on ne le pense, une telle union rendue possible par des caractéristiques communes, on s’y pense d’abord soit, pour faire naître le « nous ».  On joue d’individualités pour créer un collectif harmonieux.

Une passion qui précède évidemment sa gloire d’écrivain et alors que son professeur classait arbitrairement les meilleurs en philosophie, il le désignait lui : le «gardien de but» de la cour de récré comme le prodige du collège. Avant d’être le penseur, Camus était le footballeur.

Mais dire qu’on lui doit la pensée du football serait erroné, sur le foot le Prix Nobel de 1957 n’en a finalement dit que très peu. Mais ce « très peu » s’arme des valeurs de l’universel, car aussi simple que crucial, la morale du football nous touche tous.

On comprend la passion de Camus pour le ballon rond en retraçant son histoire, et par des bribes de déclarations, disséminées un peu partout au chemin de sa trop courte vie. Elle finit par former une pensée, une morale. La morale Camusienne, si elle est d’une exigence rare, réussit l’impensable pari d’être également tempérée et mesurée (au contraire de la morale Kantienne par exemple, mais ne nous égarons pas). Cette prouesse d’équilibre il tend à la remercier au football.

Mais alors comment un simple sport, joué par  » des millionnaires [qui court] après un ballon »*, peut-il être considéré comme aux fondements de la morale d’un des plus grands penseurs français du siècle dernier ?

*cf: Anne-Sophie Lapix

Pour répondre à une telle question, il nous faut analyser les singularités du football, des plus vertueuses aux plus humaines. Car ce sont finalement les failles primaires du football et ses solutions tout aussi primaires qui permettent d’en faire émerger une morale juste.

Aux racines du populaire – la simplicité comme valeur

Commençons simplement, parce que ce sont ces valeurs de simplicité là qui sont chères a Camus. Cette simplicité elle prend racine au sein du milieu populaire où il grandit.

Sans vous en faire sa biographie, il naît en 1913 à Alger et ne connaîtra pas son père qui mourra en 1914, victime d’un éclat d’obus pendant la guerre. Quant à sa mère, à moitié sourde elle ne sait ni lire ni écrire. Une jeunesse populaire qui affectera sa manière de jouer au football. C’est ainsi qu’il occupera le poste de gardien de but, pour ne pas risquer d’endommager ses chaussures, car des semelles abîmées c’était l’assurance d’une sévère correction par sa grand-mère.

Camus et son équipe le RUA

De là nait une passion dévorante pour le football, une passion et des ambitions qui prendront malheureusement rapidement fin dès l’âge de 17 ans, alors qu’en 1930 on lui apprend qu’il est atteint de la tuberculose. Il venait tout juste de rejoindre le Racing Universitaire Algérois (RUA) et considérera la maladie, l’ayant privé d’une carrière prometteuse, comme une terrible malédiction. Il restera passionné par son ancien club et supportera même le Racing Paris parce qu’il en portait les mêmes couleurs.

« Je puis bien avouer que je vais voir les matchs du Racing Club de Paris, dont j’ai fait mon favori, uniquement parce qu’il porte le même maillot que le RUA, cerclé de bleu et de blanc. Il faut dire d’ailleurs que le Racing a un peu les mêmes manies que le RUA. Il joue ‘scientifique’, comme on dit, et scientifiquement, il perd les matchs qu’il devrait gagner»  

Nul doute que nombreux reconnaîtront ici leur équipe… Comme quoi plus d’un demi de siècle plus tard, les tares de nos équipes préférées restent les mêmes.
Le Racing Paris – Club de coeur d’Albert Camus

Ces racines populaires ont bien évidemment forgé la façon qu’avait Camus de voir le football, lui qui a côtoyé ces milieux populaires, en a gardé les valeurs, ce qui sans lui jouer des tours marquera plus tard sa différence vis-à-vis des milieux parisiens qu’il aura à cotoyer.

L’école de la vie – l’imprévisible comme constante

Cette différence il ne la cachera pas, et marquera clairement sa profonde méfiance de la métropole et de l’habitus de ses habitants dénotant foncièrement avec ses valeurs. Voilà ce qu’il en dit exactement lors d’un entretien donné en 1953 au bulletin du Racing universitaire d’Alger : « J’appris tout de suite qu’une balle ne vous arrivait jamais du côté où l’on croyait. Ça m’a servi dans l’existence et surtout dans la métropole où l’on n’est pas franc du collier. »

Si la trajectoire d’une balle est en effet rarement prévisible, c’est peut-être et surtout, le football en général qui joue de cette force de l’inattendu, ou la contingence d’une victoire, dépend souvent d’un unique événement, d’un déclic qui libérera une équipe ou une autre. Un penalty signalé à la première minute et le scénario d’un match change radicalement. Une caractéristique jumelle à la société puisque Camus déplorera souvent le caractère changeant voire hypocrite de ses pairs. En témoigne les froids avec ses amis des Temps Modernes ?

Un contraste sociétalLa ségrégation colonialiste laissée de côté

Si le football a bien un pouvoir, c’est d’unir les âmes, sans distinction d’origines, Camus a baigné dans cette mixité sociale et culturelle tout au long de sa carrière de footballeur. Son club le RUA, considéré comme un club de l’élite, accueillait des joueurs de toutes classes sociales et autant d’indigènes, comme Hamid Hadjadj, qui deviendra président de la fédération algérienne de football, que de pieds noirs, comme Lucien Jasseron, futur sélectionné en équipe de France.

Alors que l’Algérie s’apprêtait à rentrer dans une crise sociale et politique sans précédent après un siècle de discrimination – un simple club de foot se montrait modèle d’intégration sociale. Aussi bien socialement que culturellement, le football en avance sur son temps forgera les idéaux d’Albert Camus. Cette même mixité sociale pourrait être la cause de sa position sur l’Algérie. L’écrivain tout en défendant constamment les prisonnier algériens torturés, restera un ferveur défenseur d’une Algérie intégrée.

Le moule de sa morale

Mais plus encore, le football a servi de cycle d’apprentissage unique pour Camus qui a su y puiser pour trouver ses réponses. « Il apprit aussi à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, il apprit à connaître quelques mystères de l’âme humaine, dans les labyrinthes de laquelle il sut pénétrer plus tard, en un périlleux voyage, tout au long de son œuvre. » Eduardo Galeano, Le football, ombre et lumière.

Ici, résumé tout le chemin quasi didactique parcouru par Camus, qui a compris de lui-même comment le football l’avait façonné en tant qu’homme, puis en tant que penseur. Une prise de conscience qu’il saura utiliser pour former plus tard sa propre conception de la morale.  Une conception très rigoureuse qu’il s’imposera d’abord et surtout à lui même. Son obsession de l’imposture en porte drapeau, il s’efforcera toute sa vie de mériter une place dont il ne s’avouera jamais digne.

Le football e(s)t l’absurde ?

Vous qui appréciez le football vous n’avez pas pu passer à côté d’une des phrases standards d’un proche un peu de mauvaise foi, vous radotant régulièrement le classique « moi voir des mecs courir après un ballon… ». Et le pauvre bougre n’a pas tort, au fond n’est-ce pas absurde que de se passionner pour une telle bizarrerie ? Et puis l’absurde est partout dans le foot, les injustices y sont régulières et hormis de grands matchs occasionnels ou rares moments de grâce, on reste souvent sur notre faim pendant un match de foot. Il y a souvent mieux à faire que passer 90 min devant Nantes-Angers. Un beau parallèle avec les choses de la vie donc.

Oui, mais non. L’absurde de Camus n’est pas celui-là. Dans cet absurde qu’il fait première phase de sa pensée ( 1. l’absurde, 2. la révolte, 3. l’amour, la mesure.), il questionne le sens de la société des hommes au sein de ce monde. Au sens tragique qu’inexorablement l’homme est impuissant face à sa propre mort. Si le tragique de l’homme est indéniable, le ballon rond lui traverse le temps et ne voit pas sa propre fin comme chacun sait sa mort. L’histoire se souvient et se souviendra encore des grands footballeurs comme elle se souvient des grands poètes. Et pour cela, sans aucun doute, le football rompt avec le cycle de l’absurde.


En tant qu’école de la vie le football est indéniablement utile à la morale, son caractère imprévisible, ses injustices comme ses moments de joies en font un miroir d’une réalité pour laquelle il est bon d’être préparé. Si Camus évoquera l’absurde pendant la première phase de sa pensée, on peut imaginer que la force du football aura été au moins de donner un peu de sens à la première phase de sa vie.

Si on a aujourd’hui tendance à représenter le football comme un business très lucratif, l’histoire et les mots d’Albert Camus rappelle que le football est d’abord l’affaire du populaire.

Victorien Fragne.

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