Le derby de Jordanie, deux clubs pour deux « communautés » ?

Le cœur des Jordaniens bat au rythme des rebonds du ballon rond. Le football est de très loin le sport le plus populaire du pays dont la capitale, Amman, concentre toute la passion qui lui est dédiée. Bien qu’il existe de nombreux clubs dans la « ville aux sept collines », ce sont les deux plus prestigieux d’entre eux qui se disputent, sans conteste, le trône du royaume hachémite. Faisaly – Wehdat, une rivalité profonde, anciennement violente qui est à l’image de la Jordanie, complexe.

par Gabriel Blondel.

La domination des deux clubs phares du pays sur la scène nationale ne souffre d’aucune contestation. Amman, centre névralgique de la Jordanie, est également son cœur footballistique dans la mesure où elle accueille pas moins de 6 clubs sur les 12 évoluant en première division, la Jordanian Pro League. Cependant, Shabab al Ordon, al-Jazeera, al-Ahli et al-Buqaa peinent à exister face aux deux grands clubs historiques de l’antique Philadelphie : al-Faisaly (الفيصلي) et al-Wehdat (الوحدات). Ces derniers se partagent la suprématie nationale depuis plusieurs décennies et totalisent à eux deux pas moins de 75% des titres nationaux depuis la création du championnat de Jordanie en 1944. Mais au-delà de l’aspect purement sportif, cette concurrence revêt une dimension historique et sociologique particulière qui s’inscrit dans les bouleversements démographiques qu’a connu Jordanie à cause du conflit israélo-palestinien.

Le club de football comme marqueur d’identité

La société, de manière générale, s’est habituée à ce que al-Faisali représente le peuple jordanien, c’est-à-dire ceux de nationalité jordanienne et d’origine jordanienne alors que al-Wehdat représente le peuple jordanien de nationalité palestinienne. Mais la réalité est plus complexe que cela.

Nifin Abu Zaid, docteure en psychologie

Bien que le Wehdat ait un plus maigre palmarès que son rival, il rivalise largement avec al-Faisaly en termes de nombres de supporters avec plus de deux millions de fans à travers le pays. Al-Wehdat fut créé en 1956 par des réfugiés palestiniens dans un des nombreux camps créés pour accueillir les dizaines de milliers de Palestiniens fuyant la Nakba (النكبة lit. « la catastrophe »), c’est-à-dire l’exode d’environ 700 000 Arabes palestiniens suite à la première guerre israélo-arabe consécutive à la création de l’Etat d’Israël en mai 1948. Ce camp du sud de la capitale s’appelait « Amman New Camp » ou plus communément « al-Wehdat » (signifiant « les unités » en arabe), d’où le nom du club. Depuis son accession à la première division en 1975, il remporta 16 championnats, 10 coupes nationales et 13 super-coupes de Jordanie, ce qui en fait le deuxième club le plus couronné de succès en Jordanie.

Logo du Wehdat

C’est en raison de cet héritage palestinien que le Wehdat représente dans l’imaginaire collectif les citoyens jordaniens d’origine palestinienne. C’est d’ailleurs pour cela que ses joueurs arborent un maillot de couleurs vert et rouge, rappelant celles du drapeau palestinien, et qu’ils portent, en haut de leur logo, le dôme doré de la mosquée du même nom qui fait la beauté de l’esplanade des mosquées de Jérusalem.

Là où al-Wehdat incarnerait les Palestiniens, al-Faisaly serait plutôt le club des « vrais » Jordaniens. C’est-à-dire les « autochtones » déjà présents sur le territoire jordanien avant les grandes migrations en provenance de la Terre Sainte, souvent membres des grandes familles dominantes du pays très représentées dans le gouvernement, l’armée ou encore la police. Néanmoins, cette stricte séparation ne se vérifie pas au sein des clubs, aussi bien au niveau des joueurs qu’à celui des dirigeants. Le premier président du Wehdat n’était autre que ‘Akif al-Fayez (عاكف الفايز), ancien ministre et président du parlement jordanien, membre de l’une des plus familles jordaniennes les plus influentes, alors que le grand patron du Faisaly se nommait Taher al-Masri (طاهر المصري), ancien Premier ministre du gouvernement jordanien, et était originaire de la ville de Naplouse (نبلوس), en Palestine…

Logo du Faisaly

Al-Faisaly est le plus vieux club de Jordanie. Fondé en 1932 sous le nom d’al-Ashbal, il prit sa véritable identité dans les dernières années du mandat britannique en 1941, année de création de sa section football. Il est le club avec le plus grand palmarès du pays (34 championnats, 19 coupes nationales ainsi que 16 super-coupes de Jordanie) ainsi que le meilleur représentant jordanien sur la scène asiatique en ayant glané deux AFC Cup, l’équivalent de la Ligue Europa en Asie, en 2005 et 2006. Comme le laisse deviner le logo, ses joueurs se font surnommés les « aigles bleus » et portent un maillot bleu ciel et est donc considéré comme le club des « vrais » Jordaniens. Bien que l’équipe soit quasi-intégralement composée de joueurs de nationalité jordanienne, les deux plus grandes gloires du Faisali sont bel et bien des Palestiniens : Hassouna al-Cheikh (حسونة الشيخ) et surtout Jamal Abu Abed (جمال أبو عابد). Ce dernier est le meilleur buteur de l’histoire du Faisaly et avait entre autres offert le titre de vainqueur de la coupe de Jordanie 1998 aux « Aigles Bleus », aux dépends du Wehdat, sur cette retournée devenue légendaire.

Une distinction forgée par les supporters

Je pense que cette rivalité nous a aidé parce qu’il y a tellement d’émotions derrière elle.

Le Prince Ali, frère du roi actuel, Abdallah II, et ministre des sports.

Si cette différenciation entre les deux clubs, où l’un représenterait les réfugiés palestiniens et l’autre les Jordaniens « autochtones », s’est faite sa place dans l’imaginaire collectif, c’est avant tout parce qu’elle est une invention de ces mêmes supporters. Afin de forger une véritable rivalité, il est nécessaire de se distinguer de l’autre en créant deux identités antagonistes. Les vagues migratoires successives qu’a connu le royaume hachémite rendent une séparation stricte entre deux « communautés », l’une jordanienne, l’autre palestinienne, peu évidente à mettre en lumière, même si on ne peut la nier totalement.

En effet, la Jordanie était une terre très peu peuplée avant l’émigration massive des Palestiniens outre-Jourdain ayant augmenté la population du pays de près de 50% en 1948. Sur ses 6,5 millions d’habitants, la Jordanie est composée de 3,6 millions de réfugiés palestiniens de leurs descendants, soit environ 65% de la population totale en excluant le million de réfugiés irakiens, selon les estimations de l’UNRWA datant de 2009. Une tendance à la hausse sur la dernière décennie…

Même si les Jordaniens ont conscience de l’écrasante composante palestinienne, ils aiment jouer de cette soi-disante distinction car elle donne à cette rivalité une dimension sociologique voire politique bénéfique pour un pays en cruel manque de culture sportive nationale. Les supporters du Faisaly chambrent régulièrement ceux du Wehdat en leur rappelant qu’ils sont un « peuple sans terre ». Quant aux fans des « tortues vertes », sobriquet communément attribué aux joueurs du Wehdat, ils n’hésitent pas à manifester un certain nationalisme palestinien en revendiquant leur droit au retour vers leur terre natale ou d’origine. C’est pourquoi le chant emblématique de la « Curva Green », principal groupe de supporters du club, est également un chant militant et rappelle l’identité arabe de la Palestine : « Allah ! Wehdat ! Al Quds Arabia !  » (Dieu ! Wehdat ! Jérusalem est arabe !).

Ce qui est clair, c’est que porter un maillot du Wehdat ne laisse pas indifférent dans les rues d’Amman. Que ce soit en Jordanie voire en Palestine, il n’est pas rare de faire l’objet de remarques ou de regards insistants ayant pour but de faire comprendre que l’on a choisi le bon camp ou pas. Des clins d’œil, des pouces levés, des klaxons, des « al-Quds arabia », tous les moyens sont bons pour faire passer le message, mais toujours avec bienveillance. Car s’il existe une grande rivalité, elle ne pousse pas à la violence systématique envers le supporter de l’équipe rivale, aujourd’hui du moins…

Un passé parsemé de violence

Les relations entre supporters du Wehdat et du Faisali sont loin d’être un long fleuve tranquille. Bien que le derby ammanien ne soit pas le plus chaud du monde, les groupes ultras des deux clubs se sont affrontés à de nombreuses reprises dans l’histoire. Ces violences sont autant d’exemples qui prouvent que les deux clubs ont un passé en commun tourmenté, dont le paroxysme eut lieu en 1970 lors des événements du « Septembre noir ». La tentative de coup d’Etat à l’encontre de la monarchie hachémite menée par des groupes palestiniens armés, à l’époque majoritairement membres de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), fut violemment réprimée par le roi Hussein de Jordanie. Par conséquent, toute forme d’expression du nationalisme palestinien fut formellement interdite ainsi que toute manifestation politique dans les enceintes sportives. Dans la mesure où al-Wehdat fut rapidement identifié comme le club de la Palestine, surtout depuis que Yasser Arafat, président de l’OLP, avait reconnu al-Wehdat comme « l’équipe nationale des Palestiniens », avant la reconnaissance officielle de son équipe nationale par la FIFA en 1998, cette politique répressive à l’encontre du nationalisme palestinien rendait le fait d’être supporter du Wehdat quelque peu dangereux.

Photo prise lors de l’incident du « Quwaysimah » en 2010

Dans l’histoire récente, de multiples incidents ont vu des supporters du Wehdat se faire passés à tabac par ceux du clan adverse ou bien par les forces de l’ordre. En 2008, après le sacre de champion face au Faisaly lors de la dernière journée ou bien en 2010 suite à une victoire (0-1) des « tortues vertes » sur la pelouse des « aigles bleus », ces rencontres ont donné lieu à des rixes et des jets de bouteilles et de pierres sur les joueurs et les supporters des « Verts de Jordanie » avant que les policiers ne chargent, non pas ceux qui lançaient ces projectiles, mais ceux qui les recevaient. Le bilan fut très lourd, 243 blessés dont 50 blessés graves, et tous parmi les supporters « Wehdati ».

Malgré ces tragiques événements, la situation est revenue à la normale suite aux « printemps arabes ». Les derniers derbys ce sont passés sans aucun incident et la compétition entre les deux rivaux peut s’exprimer sereinement sur le rectangle vert. Mais la conflictualité n’est jamais bien loin. Suite au changement d’uniforme des employés de nettoyage de la ville d’Amman, passant du orange (jugé trop ressemblant aux tenues portées par les prisonniers du soi-disant « Etat Islamique » dans leurs vidéos de propagande) au bleu ciel, les habitants ont estimé que ce nouvel habit était identique aux couleurs du maillot du Faisaly. Il a finalement fallu adopter le jaune fluo pour mettre fin au litige.

Comme dans tous les plus grands derbys du monde, la rivalité entre les concurrents émerge jusqu’aux endroits les plus inattendus. Preuve que la passion qu’elle suscite dépasse largement les frontières du sport.

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