Pier Paolo Pasolini – Le Football est un Langage

Le 4 novembre 1975, un cercueil de bois se fraie un chemin au milieu de la foule réunie au Campo Dei Fiori, à Rome. Sur le catafalque repose un maillot azur de l’équipe nationale italienne floqué du numéro 10. Au-dessus du cortège une voix menaçante s’élève : « Une société qui tue ses poètes et une société malade » déclare, solennel, l’écrivain italien Alberto Moravia. Sous le sapin et le maillot azur, repose le corps mutilé de Pier Paolo Pasolini, poète et cinéaste de renom. Quatre années plus tôt il écrivait ceci dans un journal intime : « Le meilleur buteur d’un championnat est toujours le meilleur poète de l’année ». Ses funérailles sont à l’image de son affirmation : dans la noirceur d’un jour sans soleil, l’Italie vient de perdre un de ses plus grand poète et certainement le plus illustre de ses théoriciens footballistique.
Explications.

Si en France on assimile Pasolini à ses films controversés et visionnaires et qu’en Italie le génie est vu avant tout comme un poète maudit, sa passion pour le football est souvent occultée – ou simplement ignorée -. C’est pourtant lui qui confiera dans une interview pour La Stampa que, « juste après la littérature et l’eros, le football est l’un des plus grands plaisirs de la Terre« . L’univers du ballon rond, il baigne dedans. Capitaine de l’équipe universitaire de Bologne, il porte au choix le numéro 10 ou le 6, comme un symbole de sa présence au cœur de l’art. Même lorsqu’il est au milieu d’un tournage, il faut s’arrêter toutes les heures pour jouer sur un bout de parking ou sur scène. Et si ce n’est pas derrière la caméra que le tifoso de Bologne tâte le cuir, il l’impose devant l’objectif : Souvenez-vous la dernière scène de son oedipe-roi : un homme jongle avec un ballon de foot aux côtés du roi déchu.
Si Pasolini vit le football, il est aussi un des premiers à le dire. Et ce, même s’il s’est toujours refusé à écrire spécifiquement dessus. Ses théorie sur le noble sport, nous les devons à des morceaux d’écrits, disséminés un peu partout dans son oeuvre et ses interventions publiques. Ce sont les pensées d’un Homme en avance sur son temps, qui à la manière d’un anthropologue, témoigne de l’intérieur. L’oeil perçant de Pasolini, c’est celui qui s’en s’échapper de l’arène, s’observe depuis les tribunes.

La dernière représentation sacrée

Pour comprendre les positions intellectuelles, sociologiques ou poétiques de Pasolini en matière de football, il faut différencier deux postures du poète face au ballon rond. Il y a tout d’abord celle du militant communiste qui voit dans le sport le moyen d’éloigner le peuple de la révolution. En somme, l’axiome « du pain et des jeux » encadré par un pré vert de moins de cent mètres de long. Cette position, sommaire à ses bégaiements, évolue pour se constituer en mot d’ordre : si les élites laissent le terrain aux ouvriers pour les distraire (PPP sait de quoi il parle puisque dans les années 50 il vit avec sa famille dans la banlieue romaine où il passe son temps dans la rue à jouer au foot), il serait dans l’intérêt du groupe social de ne pas minimiser l’impact d’un ballon rond sur ce dernier. Il ose d’ailleurs, dans l’Italie chrétienne et conservatrice du XIXe siècle, le comparer à un phénomène religieux. « Le football est la dernière représentation sacrée de notre temps. C’est un rite, dans le fond, même s’il est évasion. Si d’autres représentations sacrées, même la messe, sont en déclin, le football est la seule qui nous reste. […] Le football est de nouveau un spectacle dans lequel un monde réel, de chair et de sang, celui des gradins du stade, se confronte avec des protagonistes réels, les athlètes sur le terrain, qui bougent et se comportent selon un rituel précis. » (à ce propos nous vous invitons à voir plus en détail notre dossier sur le football et son rôle religieux). Dans une Italie inégalitaire en pleine reconstruction – Nous aurions tout aussi bien pu écrire « en construction » – le football ne doit pas servir à éloigner les foules des réflexions politiques et sociales mais fédérer les populations autour d’un univers hyper-codifié aux relents de fait social total.

Le football et son langage

Le 3 janvier 1971, Il Giorno, journal italien publie un article majeur intitulé : « Le football est un langage avec ses poètes et ses prosateurs ». Pasolini vient de théoriser une des plus belles et des mieux dissimulées aspérités du football. Si l’on parle avec des mots, fait de toute pièce par des lettres, alors le football est pour Pasolini, un langage à part entière. «  Et si nous nous amusions à définir les phonèmes (ndlr : lettres) de la langue du football  ? Un homme qui utilise ses pieds pour frapper un ballon est un podème (ndlr : licence poétique combinant phonème et podos, le pied). Les possibilités de combinaison des podèmes forment les mots du football qui composent un discours réglé par des normes syntaxiques.  » La démonstration va plus loin : les joueurs forment les podèmes selon le poète italien qui permet l’instauration d’un discours dramatique : le jeu à proprement parler. Il s’agit de la « syntaxe d’un match »… Les joueurs parlent, les supporters écoutent. Les uns codent, les autres décodent ajoute Pasolini.

Une fois que le football est établi en langage, le tifoso de Bologne, discerne deux sous-langage différents : la prose, et la poésie. Il précise alors que certains joueurs sont des « prosateurs » (Bulgarelli par exemple, milieu de terrain à Bologne dans les années 60s) et d’autres, des « poètes ». La différence s’exprime dans ce que l’un ne marque pas, et l’autre fait trembler les filets. L’instant du but, pour Pasolini, est celui de la naissance poétique. Il est toujours une « subversion du code : chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole poétique. Le meilleur buteur d’un championnat est toujours le meilleur poète de l’année. Le football qui exprime le plus de buts est le football le plus poétique ».

Les américains sont des poètes et les européens des prosateurs

C’est en vertu de cette définition du but poétique, que Pasolini sépare le football européen de celui d’Amérique Latine. Pour le poète – influencé par les équipes de son époques – l’Europe pratique un football cadenassé (Cruyff et son football total ne sont pas encore passés par là) et l’Amérique du Sud, un football artistique, libertaire et désordonné. Il y a d’un coté la rigueur, et de l’autre la folie. Mais cette distinction sportive (en réalité largement culturelle) se répercute sur la manière d’utiliser le langage pourtant international du football. « Le bétonnage, déclare Pasolini, est un football en prose : […] il est fondé sur la syntaxe, c’est-à-dire le jeu collectif organisé  : c’est-à-dire l’exécution raisonnée du code. Son seul moment de poésie, c’est le contrepied. » C’est le football pratiqué par les Européens. A l’inverse, quand on lui demande quelles sont les caractéristiques du football latino-américain, le cinéaste répond : « Il faut une capacité monstrueuse à dribbler (chose qu’en Europe on snobe au nom de la prose collective) et le but peut être inventé par n’importe qui et de n’importe quelle position. Au Mexique, la prose esthétisante italienne a été battue par la poésie brésilienne. »


En écrivant cet article, je me suis souvenu d’une phrase de Victor Hugo que j’avais lu il y a quelques années. Une phrase que j’avais du apprendre pour le Bac de français sans vraiment m’être penché dessus mais qui, à la lumière de ce que Pasolini venait de m’apprendre, prenait tout son sens. La phrase était : « Quelques peuples seulement ont une littérature, tous ont une poésie ». Le football n’existait pas encore mais peut-être me permettrez-vous de supposer qu’en s’élevant au rang de phénomène le plus universel qui soit, ce dernier était destiné à incarner cette poésie que nous avions tous de notre côté, en une seule.

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