Football féminin: des « femmes de l’ombre »?

Le 3 décembre 2018, la norvégienne Ada Hegerberg remporte le premier Ballon d’Or Féminin de l’histoire. Au-delà d’une distinction personnelle pour récompenser la saison de la joueuse de l’Olympique lyonnais, c’est un véritable bond en avant pour le football féminin. La saison 2018-2019 constitue un véritable tournant pour la discipline : ajouté à cela, cet été, la France organise sa première coupe du monde féminine. Un an après la victoire des Bleus, les Bleues comptent bien réitérer l’exploit – et à domicile. Pourtant, nous sommes à moins de deux mois du début de la compétition, et les médias, qu’ils soient sportifs ou généralistes, ne montrent pas ou peu d’engouement pour l’événement. Le football féminin peine encore à s’imposer, face au monopole des hommes dans un sport qui touche pourtant de plus en plus de femmes : Selon une étude d’Havas Sports & Entertainment publiée en mars 2017, 43% des Français “fans de foot” sont des femmes. Mais ces femmes ne s’intéressent que peu au football féminin. Pourquoi ? Parce que seule la discipline masculine est mise sur le devant de la scène et peut donc susciter un véritable intérêt, que ce soit pour les supporters comme pour les investisseurs.

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Ada Hegerberg, premier ballon d’or féminin de l’histoire.

Avez-vous déjà entendu parler de Sandrine Soubeyrand, ou encore Marinette Pichon ? Non ? Comme la quasi-totalité des amateurs de football. Et pourtant, Sandrine Soubeyrand est la joueuse de l’équipe de France ayant cumulé le plus de sélections (198) et Marinette Pichon est la meilleure buteuse (81). Leurs équivalents dans le monde du football masculin sont Lilian Thuram (142 sélections) et Thierry Henry (51 buts), et eux, on les connaît bien. A vrai dire, tout le monde les connaît, même ceux ne s’intéressant au football qu’une fois tous les quatre ans, pendant la coupe du monde. Voilà un exemple qui montre que le football féminin est sur le banc de touche. Lorsque l’on pense football dans l’imaginaire collectif, on songe immédiatement aux salaires mirobolants, à ces « super-stars » qui font la couverture des magazines. Pourtant, la réalité est bien plus dure pour les joueuses professionnelles. En championnat de première division, seules les joueuses faisant parties des plus grands clubs, à savoir le Paris Saint-Germain ou encore l’Olympique lyonnais, peuvent se permettre de vivre du football comme un métier. A l’inverse, un joueur de seconde division pourra vivre réellement de sa passion. Être joueuse professionnelle de football féminin apparaît comme bien plus compliqué, les sacrifices sont plus rudes. Saviez-vous, par exemple, que Margot Dumont, journaliste pour Bein sport, avait joué pour FF ISSY, un club de première division à l’époque ? Non, et d’ailleurs personne ne connaît le FF Issy. Elle a déclaré elle-même « le football ne me permet pas de vivre ! à Lyon, Paris et Montpellier, ok, mais dans un petit club de bas de tableau de D1, tu ne gagnes pas ta vie ! J’ai touché une prime de victoire quand on a battu le TFC, c’était de l’ordre de 100 euros… » (source : myfootballclub.fr). Alors une prime de victoire de 100 euros, en première division, quand on connaît les salaires que perçoivent les joueurs des clubs de ligue 1 du bas du classement… Cela apparaît comme choquant. Oui, s’il y a moins d’argent qui circule dans le football féminin c’est parce que l’intérêt accordé par les téléspectateurs n’est pas autant important que celui pour le football masculin. Les investissements sont donc moindres : on préfère placer de l’argent chez les hommes, ce qui a exponentiellement augmenté la valeur des joueurs sur le marché, leur salaire, et l’audience.

Mais quand on constate les résultats décevant sur la scène européenne masculine d’équipes comme le Paris-Saint-Germain voire de l’Olympique lyonnais, et que l’on compare avec les réalisations féminines, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond : le club le plus titré, en ligue des champions féminine, c’est l’olympique lyonnais, avec cinq réalisations. Vous vous rendez compte ? les lyonnaises ont déjà ramené le trophée cinq fois à la maison, alors que les hommes attendent toujours leur première finale. Et le football féminin ne défraie pas la chronique pour autant ! De la même façon, l’équipe féminine du Paris Saint Germain, qui ne connaît la ligue des champions que depuis 2015, a déjà atteint une fois la finale, en 2017. A l’inverse, la meilleure performance des Parisiens est une élimination en demi-finale en 1995… Alors oui, on ne peut pas pleinement comparer, le football masculin ne dispose pas du même budget, il existe davantage de grands clubs et la concurrence est plus intense, mais cela ne suffit pas à expliquer un intérêt autant peu marqué pour le football féminin. La domination de Paris et Lyon sur la scène européenne s’explique par l’intérêt porté par Jean Michel Aulas et le groupe Qatar Sports Investments pour la discipline, et qui commence à se développer à travers l’Europe.

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l’équipe féminine de l’Olympique lyonnais remporte la ligue des champions pour la cinquième fois, face à Wolfsburg 

Bien entendu je ne pouvais pas consacrer mon article à la seule idée qui est que personne ne s’intéresse au football féminin et que c’est une discrimination liée au sexe. Déjà, cela va plus loin que cela et entre dans la problématique d’une question sociale et du genre bien complexe, à savoir, pour faire simple, que l’on va plus facilement donner un justaucorps de gymnastique à une petite fille, et un ballon à un petit garçon que l’inverse (et à tort), débouchant inévitablement sur un intérêt plus marqué pour le football masculin ; et de plus, il serait dommage de mettre le football féminin sur le devant de la scène pour la négligence dont on lui fait preuve plutôt que pour ses exploits et son avenir plus que prometteur.

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Parce qu’en 2019, un match de football féminin en Espagne, Atletico-Barcelone, a rassemblé plus de 60 000 supporters, et une ferveur digne des plus grands matchs de football européen : On le sait, depuis la précédente coupe du monde, en 2015, on avait pressenti un engouement futur pour le sport féminin. Plus de soixante millions de personnes ont regardé la finale de la compétition, et quatre millions de Français ont regardé les quarts de finale France-Allemagne. Bien sûr ces chiffres feraient sourire n’importe quel supporter de football masculin, mais cela constituait tout de même une grande avancée. Le match opposant l’Atletico de Madrid face au FC Barcelone en mars 2019 marque à nouveau les esprits : un match de championnat féminin réuni un peu plus de 60 000 supporters. De la même façon, pour le match opposant Lyon à Paris le 13 avril 2019, l’affluence dépasse les 20 000 supporters. Le football féminin, à l’approche de la coupe du monde, intéresse de plus en plus. Cette compétition sera selon moi l’ultime tournant pour un décollage réel du football féminin en France. Le fait que la compétition soit organisée sur notre territoire devrait permettre, malgré la faible communication des médias sur l’événement, de faire découvrir à beaucoup de monde la version féminine de ce que l’on connaît déjà. En effet, la France a toutes les cartes en main pour remporter la compétition, et une victoire en finale, même si elle ne provoquerait malheureusement pas la même ferveur chez les supporters dans les différentes villes de France qu’en 2018, mettrait définitivement, la discipline féminine  sur le devant de la scène. Il est prouvé qu’une victoire dans une compétition internationale permet à un sport de voir augmenter son nombre de licences mais aussi sa visibilité. Alors espérons ensemble que les amateurs de sport se ruent dans les stades ou devant leur télévision cet été, et que les jeunes filles s’inscrivent en masse dans des clubs de football, afin que ce sport parachève enfin son ascension.

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