Le Qatar s’invite dans la cour des grands

Vainqueur de la coupe d’Asie 2019, le Qatar réalise une performance unique dans sa jeune histoire sportive. En remportant sa première compétition internationale, le pays hôte de la prochaine coupe du monde semble décider à bousculer la hiérarchie footballistique mondiale et à jouer un rôle plus important que celui de simple figurant. Cette victoire, plutôt inattendue, et non seulement retentissante sur le plan purement sportif mais aussi et surtout sur la scène politique dans la mesure où le petit émirat de la péninsule arabique est complètement isolé par ses voisins du Golfe. Entre relais du soft power et instrument diplomatique, le football revêt une importance toute particulière pour les Qataris.

Un parcours de « Qâtards » !

Le 1er février dernier, le Qatar remportait sa première compétition internationale aux dépends du Japon en finale (3-1) aux termes d’un parcours sans faute, sept victoires en sept matchs. Pourtant au début de la compétition, le Qatar était loin d’être donné vainqueur. N’ayant guère fait mieux qu’un quart de finale dans l’exercice, les Al-Annabi (les rouges bordeaux) arrivaient aux Emirats Arabes Unis, dans un climat diplomatique très tendu entre les deux pays, avec pour seul mot d’ordre de faire bonne figure en vue du prochain mondial. Réputés inférieurs aux équipes favorites, notamment les mondialistes Japonnais, Australiens, Saoudiens ou encore Iraniens, peu étaient ceux qui imaginaient les hommes de Felix Sanchez, sélectionneur espagnol de l’équipe nationale qatarie, réaliser un tel tournoi avec pas moins de dix-neuf buts marqués pour un seul encaissé, lors de la finale contre le Japon. Une performance retentissante donc mais qui n’est pas non plus due au hasard lorsque l’on regarde de plus près la qualité de l’effectif et l’intelligence de la stratégie menée sur le plan national depuis plusieurs années.

Ali Almoez célébrant son but fantastique en finale avec son coéquipier Akram Afif

En effet, grâce à une politique de naturalisation, moins abusive que par le passé, ce petit Etat composé de seulement 2,3 millions d’habitants, dont 80% d’étrangers, est parvenu à se bâtir une équipe digne de représenter les couleurs du pays sur la scène internationale et d’y intégrer des footballeurs de talent. Parmi les joueurs « recrutés » présents dans l’équipe championne d’Asie, on retrouve le milieu de terrain franco-algérien Karim Boudiaf, le latéral droit portugais Pedro Miguel (surnommé Ró-Ró) ou encore l’Irakien Bassam Al-Rawi. Symbole de la réussite de cette politique, le jeune attaquant Ali Almoez, 22 ans, né à Khartoum au Soudan, auteur de neuf buts et élu meilleur joueur du tournoi après avoir notamment marqué d’une retournée acrobatique en finale face aux nippons. Bien que l’on soit loin des onze joueurs naturalisés sur seize de l’équipe de handball vice-championne du monde en 2015, la politique du passeport fonctionne intelligemment et devrait contribuer à l’arrivée de nouveaux talents d’ici le prochain mondial, qui aura lieu en terres qataries. D’un point de vue purement sportif, les Al-Annabi méritent amplement leur victoire tant leur supériorité par rapport aux autres équipes a été flagrante. Mais il est clair que cette pratique a le don d’agacer les autres nations et dénoncent une concurrence déloyale, à l’image des Emirats-Arabes-Unis ayant déposé une plainte auprès de la Fifa. Même si ce recours n’a aucune chance d’aboutir, il poussera peut-être l’instance internationale à poursuivre ses enquêtes sur les méthodes employées par l’académie de football nationale qatarie, Aspire, dans le recrutement de joueurs mineurs africains.

Une victoire sportive mais aussi politique 

Cette Coupe d’Asie était également entourée d’un contexte particulier sur le plan politique. L’Arabie Saoudite et ses alliés, dont les Emirats Arabes Unis, isolent le Qatar diplomatiquement, suite à son rapprochement avec l’Iran, depuis maintenant près de deux ans. Les tensions sont telles entre les deux parties après la mise en place d’un blocus économique autour de la péninsule qatarie, premier exportateur de gaz naturel au monde, que le clan saoudien menace de construire un canal afin de transformer le Qatar en île, coupée du continent (voir photo ci-dessous).

Le projet « d’îlosation » du Qatar par l’Arabie Saoudite

C’est donc en terrain hostile que les Al-Annabi se déplaçaient pour cette compétition, un climat loin d’être idéal pour réaliser une bonne performance sportive. Comme le précise Karim Boudiaf pour nos confrères de l’Equipe, milieu franco-algérien naturalisé qatarien en 2014, « Quand nous étions arrivés quelques jours avant le début de la compétition, nous avions bien compris que nous n’étions pas les bienvenus ». L’absence de comité d’accueil à l’aéroport lors de l’arrivée de la sélection et l’interdiction formelle de pénétrer sur le sol émirati  pour les supporters qataris témoignent bien de l’ambiance délétère qui régnait autour de la venue de l’équipe de l’émir Tamim ben Hamad. Le comble, c’est que cet affrontement géopolitique s’est muté en affrontement sportif sur le rectangle vert : tout d’abord en phase de poules, la rencontre entre le Qatar et l’Arabie Saoudite s’est soldée par une victoire (2-0) des Al-Annabi. Puis en demi-finale au terme de laquelle les supporters du pays hôte, les Emirats Arabes Unis, surclassé et humilié (0-4) par une équipe qatarie en pleine réussite, ont laissé éclaté toute la rancœur qu’ils éprouvent envers les Qataris à l’issue de la rencontre : « Cette hostilité, nous l’avons ressentie pendant toute la Coupe d’Asie, et notamment quand des supporters des Émirats nous ont jeté des chaussures lors de la demi-finale. »

jets de chaussures
Jets de chaussures et de bouteilles lors de la demi-finale UAE – Qatar

Cet épisode malheureux démontre une fois de plus que le football peut faire office de terrain d’affrontement du politique, phénomène qui semble aujourd’hui inévitable au vu des tensions actuelles en péninsule arabique. Dans tous les cas, le Qatar ressort grandi de cette victoire et prouve une nouvelle fois qu’il sait utiliser à merveille le football comme instrument politique, et ce même dans une situation diplomatique défavorable. Après avoir obtenu l’organisation de la coupe du monde 2022 puis racheté le club du Paris Saint-Germain en 2011, les ambitions qatariennes semblent être aussi grandes que leurs réserves en énergies fossiles. La diplomatie du sport qatarie fonctionne elle aussi à plein régime.

Soupçons de corruption et d’esclavagisme moderne, la persistance des controverses autour du mondial qatari

En 2010 à Zurich, l’attribution du mondial 2022 au Qatar avait grandement fait jaser. Cinq années plus tard, le « Fifagate », plus grand scandale de corruption de l’histoire du football mondial, avait révélé des pratiques de fraude fiscale et de blanchiment d’argent au sein de l’instance sur une période de 25 ans ainsi que le versement de pots-de-vin préalablement aux votes d’attribution de plusieurs coupes du monde, dont celle devant avoir lieu au Qatar. Parmi les coupables reconnus, Sepp Blatter, l’ancien président de la FIFA démis de ses fonctions depuis, était connu pour avoir grandement appuyé la candidature qatarie.

L’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad, aux côtés de l’ex-président de la FIFA, Sepp Blatter, à l’issu de l’attribution du mondial 2022

Bien que des preuves de corruption aient étés avérées, l’attribution du mondial 2022 n’a pas été remise en cause. Le Qatar s’est engagé dans la construction de plusieurs stades à l’allure futuriste entièrement climatisés, mais à quel prix ? Près de 200 milliards de dollars d’investissements et surtout plusieurs milliers de vies humaines sur les chantiers de construction. En effet, dans plusieurs rapports successifs dont le dernier publié le 5 février dernier, l’ONG Amnesty International dénonce les conditions de travail que doivent endurer les travailleurs immigrés et particulièrement les 36 000 employés sur les chantiers des futurs stades du mondial, pour la plupart des migrants du sous-continent indien ou de l’Afrique orientale.

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Face aux pressions internationales, le Qatar a fait quelques concessions. Tout d’abord en ce qui concerne son code du travail. Une récente réforme prévoit désormais un salaire minimum (de 166€ par mois…) ainsi qu’une abolition partielle du visa de sortie qui obligeait les travailleurs migrants à obtenir l’autorisation de leurs patrons pour pouvoir quitter le territoire qatari. Cependant dans son récent document, Amnesty International, organisation de défense des droits humains, relève que malgré des « réformes naissantes », les conditions de vie et de travail pour « de nombreux travailleurs migrants au Qatar restent difficiles ». Certaines pratiques illégales et non conformes aux normes internationales en matière de travail de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), avec qui le Qatar a signé un accord en novembre 2017, persistent. Parmi elles, on peut citer la confiscation des passeports des travailleurs immigrés par leurs employeurs, la perception de salaires inférieurs à ceux indiqués sur les contrats de travail ou encore le « report » de versements qui font que beaucoup d’ouvriers se sont retrouvés sans salaire à la fin de leur mois de travail. Or, malgré ces nouvelles révélations de l’ONG, aucune remontrance de la Fifa n’est à signaler en ce qui concerne le traitement des bâtisseurs du futur théâtre du football mondial.

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Rapport Amnesty International – Abuse of world cup workers exposed

Cette victoire en coupe d’Asie est une aubaine pour l’émirat du Qatar à trois ans et demi d’accueillir sur ses terres la vingt-deuxième édition de la coupe du monde. La sélection qatarie pourra continuer sa préparation et s’aguerrir sur les pelouses sud-américaines cet été lors de la prochaine Copa America, où elle a été invitée. Afin de rayonner sur la scène internationale, les dirigeants qataris utilisent à merveille le football comme vitrine reluisante de leur diplomatie par le sport depuis près d’une dizaine année. Toutefois, les dernières révélations d’Amnesty International font part de la délicatesse qu’ont les qataris avec la légalité dans certains domaines et les controverses autour du mondial 2022 risquent de perdurer. La réussite sportive de l’émirat parviendra-t-elle à embellir son image déjà ternie ? Rien n’est moins sûr…

Gabriel Blondel.

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