L’Amour, L’Amok, La Mort

Au carrefour de ce que s’échangent les nations, entre l’Europe et l’Indonésie se trouve une histoire en trois actes. Cette histoire c’est celle du foot, importé par les hollandais sur l’archipel, et de sa rencontre avec l’Amok, seul mot que l’Indonésien a donné à l’Europe et qui caractérise un état de folie soudain. Une pulsion de meurtre. Le football en Indonésie, c’est une histoire d’amour, de passion pas toujours reconnue et pas toujours réciproque. Mais c’est aussi le tragique récit d’un exutoire tombé entre les mains du « peuple qui devient fou ».

L’amante mal-aimée


L’histoire d’amour entre l’Indonésie et le foot, c’est un peu celle d’une jeune femme qui ne serait pas reconnue pour ce qu’elle est par celui qu’elle aime.

« Le foot c’est ce que nous préférons. Ici, en Indonésie, nous sommes des tarés de foot ». Les mots sont d’un Indonésien. Ils tombent dans l’oreille un peu par surprise, avec un questionnement qui aussitôt nous interroge sur la possibilité d’une telle affirmation. Les terrains ne courent pas les rues, sur les plages on voit moins de jeunes jouant au foot que des pêcheurs assis sur le sable. Où s’exprime-t-elle cette passion si ce n’est dans la rue et sur les terrains improvisés que le monde entier s’échine à construire un peu partout ? La réponse est la suivante : dans le silence des cœurs. Dans l’intimité des salons. Une passion presque secrète, cachée qui ne s’exprime que très peu sur la scène publique (sauf dans les stades). L’histoire d’amour entre l’Indonésie et le foot, c’est un peu celle d’une jeune femme qui ne serait pas reconnue pour ce qu’elle est par celui qu’elle aime. C’est l’histoire d’un pays qui, miné par la corruption de son Etat et de sa fédération de football, est sans cesse snobée par les instances internationales et dans une plus large mesure, le reste du monde. Le 5 juin 2014, la FIFA suspend l’Indonésie de toute compétitions et matchs internationaux, elle est en quelque sorte « bannie » de la fédération. Si elle est réintégrée en 2015, l’équipe nationale n’a pu participé aux campagnes de qualifications pour la coupe du monde (compétition pour laquelle elle avait été le premier pays asiatique à se qualifier en phase de groupe et qu’elle n’a pas retrouvé depuis cette époque. C’était en 1938) ni à celles de la coupe d’Asie en 2019. Si l’équipe nationale est snobée, quid des championnats nationaux ? Les matchs sont arrangés, les résultats truqués, la corruption mine les rencontres et l’aspect sportif n’apparaît qu’au dernier plan. Un match de coupe a même vu les deux équipes qui s’affrontaient marquer 5 fois contre leur camps (résultat final 3-2) pour éviter une équipe liée à la mafia au tour suivant. Bref, le football en Indonésie, c’est un peu une passion à sens unique, une relation tuée dans l’œuf à cause des barrières que posent les parents. Mais même si elle doit se cacher pour être vécue, la passion n’en est que plus forte et extrême.

La folie au cœur de l’exutoire


les stades, à travers le monde entier, sont des exutoires où s’évacuent les frustrations, les envies d’ailleurs, et la violence canalisée des Hommes.

L’amour le plus profond doit être impérial, sans partage, ne souffrir aucune contestations ni concessions. L’amour des Indonésiens pour le foot, une fois l’arche des stades franchie, devient absolutiste. C’est Solal et Arianne (Cf. Belle du Seigneur). Une passion si forte qu’elle se mélange à l’Histoire, aux sentiments les plus enfouis et les plus incontrôlables. Et c’est là, à cet instant précis durant lequel vacillent leur naturel si calme et si paisible, que l’amok les frappe. Il faut imaginer des stades bondés, où les supporters ne peuvent s’asseoir, envahis par le rugissement de la foule. Il faut imaginer encore les corolles de fumées rouges, blanches, jaunes qui plongent les terrains dans une ambiance délirante. Il faut s’imaginer un lieu hors de l’esprit et des conventions de l’époque, un lieu à part, où se révèlent l’animalité des supporters sous le blason de leurs maillots.
C’est bien connu, les stades, à travers le monde entier, sont des exutoires où s’évacuent les frustrations, les envies d’ailleurs, et la violence canalisée des Hommes. Dans la Grèce antique, le théâtre avait cette fonction, on s’y rendait pour se purger. Son aspect cathartique permettait aux spectateurs de se laver l’esprit et assainir leurs pulsions. Le besoin d’institutionnaliser le relâchement et la purge a toujours existé. American Nightmare est une idée plus violente et plus démesurée de la chose, mais n’a rien inventé. Le besoin était déjà là. Et aujourd’hui, ce sont en grande partie les stades qui cristallisent ce besoin de purge. A tel point que la phrase de Sacha Guitry devrait être modifiée : « ne pas aller au stade (ndlr originellement « théâtre ») c’est faire sa toilette sans miroir ».
Alors maintenant, imaginez que cet exutoire que représente le stade soit envahit par le peuple de l’Amok. Pour rappel, ce terme désigne en malais (langue originelle de l’archipel) une crise de folie meurtrière qui s’empare d’hommes ayant connu une humiliation ou un affront (définition donnée par le magazine Philosophie). La purge est d’une violence extrême et les conséquences plus que tragiques.

Crimes passionnels

Un article paru dans The World News en 2018 titrait de manière effrayante : la ligue de football en Indonésie, « la ligue qui ne pouvait s’empêcher de tuer ses supporters ».
Et malheureusement, les chiffres ne le contrediront pas. Entre début 2016 et la fin 2018, 19 supporters ont été tués en raisons de leurs préférences footballistiques. Dont 13 aux abords des stades ou dans leurs seins même. Des statistiques lunaires. La dernière tragédie date de septembre 2018 lorsque une horde de supporters du club de Persib s’en sont pris à un homme seul qui revêtait le maillot du club ennemi, le persija jakarta. Quelques heures après, il décédait des coups reçus. La Gojek liga 1 a été immédiatement suspendue. Comme elle l’avait déjà été par le passé suite à des incidents similaires… L’Histoire se répète inlassablement.
Mais l’engagement va plus loin. Les barrières qui séparent les tribunes du prés ne suffisent pas à contenir l’Amok, ou la violence qu’engendre le foot en Indonésie. Depuis le début des années 2000, 5 joueurs sont morts sur le terrain dont 3 dû à une collision avec un autre joueur, c’est la moitié des statistiques mondiales (6). Preuve de l’extrême violence qui caractérise les matchs en Indonésie. C’est comme si ce peuple, d’ordinaire calme et serein laissait filtrer toute ses émotions lorsqu’il arrivait aux abords des terrains. Comme si la frustration de cet amour trop souvent inavouable puisque trop longtemps ignoré ajouté à la retenu quotidienne imposée par l’importance des apparences et la folie mystique les guettant, se mettait en branle dès que l’ombre du stade surgissait. Là où malheureusement, il est devenu universellement acquis que la face animale la plus sombre de l’Homme soit tolérée.


A l’évidence, l’ambition de notre article n’est ni de stigmatiser l’Indonésie, ni de décrire ses habitants comme un peuple de fou. Cela, nous l’espérons, va de soi. Mais d’imaginer comment la rencontre d’une réalité plus mystique que scientifique et un sport aux relents d’exutoire ont pu créer une ligne de tension aussi forte en Indonésie. Par ailleurs, il nous semblait important de revenir sur cette histoire d’amour un peu cachée qui caractérise le rapport des indonésiens au foot. Comme si du chemin de chez soi au stade, la veste de l’indifférence devait recouvrir le maillot inévitablement plaqué contre le coeur. De l’amour à la mort, le foot en Indonésie au prisme de l’Amok.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s