Boca-River, une rivalité fratricide

boca river copa

« Somos rivales, no enemigos » (« Nous sommes rivaux, non pas ennemis« ). Tels sont les mots sortant de la bouche de la plupart des supporters de Boca Juniors et de River Plate lorsqu’ils sont interrogés sur la relation qu’il existe entre leurs deux équipes. Pourtant, il semble que cette formule ne soit plus vraiment de mise à la veille d’une finale de Copa Libertadores, équivalent de la Ligue des Champions en Europe, qui s’annonce d’ores et déjà historique. Pour la toute première fois, les deux clubs mythiques du football argentin se retrouvent face-à-face à ce stade de la compétition et rêvent tous deux de décrocher la couronne continentale sud-américaine, en lieu et place du frère ennemi. Alors que le match aller s’est soldé par un match nul (2-2), le dernier acte sera finalement délocalisé en Espagne au Santiago Bernabéu, le stade du Real Madrid, et aura lieu le 9 décembre prochain. L’attaque du bus des joueurs de Boca par des supporters adverses aux abords du stade de River Plate, cause du report du match retour et de sa délocalisation, montre encore une fois que ce Superclásico est plus qu’un simple match de football et qu’il cristallise une profonde rivalité historique dont la tension est aujourd’hui à son paroxysme.

Boca-River, retour aux sources

River 1ère équipeBoca_juniors_1908

Pour revenir aux origines de cette rivalité, il faut remonter au début XXe siècle dans le quartier portuaire de la capitale argentine, la Boca à Buenos Aires. Le football était alors un jeu importé par les immigrés européens qui divertissait ouvriers et marins durant leurs pauses syndicales. C’est ainsi que le 25 mai 1901, deux clubs locaux Santa Rosa et La Rosales, fusionnent pour donner naissance au Club Atlético River Plate, traduction anglaise du nom du fleuve qui borde la ville le Río de la Plata. Quelques années plus tard le 3 avril 1905, des immigrés italiens de la ville de Gênes, créent dans le même quartier le Club Atlético Boca Juniors. Le nom du club reprend le nom du quartier la  »Boca » auquel le président, Esteban Baglietto, a voulu ajouter  »Juniors » pour rappeler les racines britanniques du football. Les joueurs de l’équipe sont surnommés les « Xeneize« , en hommage à une dénomination dialectale des habitants de Gênes, et portent un maillot bleu foncé orné d’une bande horizontale jaune. Ce choix esthétique émanerait d’un pari lancé par les fondateurs du club alors présents sur les quais du port de Buenos Aires : « les couleurs du premier bateau qui entrera dans le port seront celles qu’arboreront le club » comme celui-ci bateau fut suédois, la légende se tient…

Dans les années 20, l’ensemble des clubs jouaient dans différentes ligues amateurs, une situation ne permettant pas à Boca et River de se rencontrer. Or en 1930, le football argentin est en grève à la suite du coup d’Etat militaire mené par le général Uriburu. Pour calmer les ardeurs populaires, la premier championnat national de football est créé et offre enfin l’occasion aux deux rivaux de quartier de s’affronter sur le rectangle vert. C’est ainsi que le premier affrontement entre les deux voisins, en match officiel, a finalement lieu en 1931. Le match se termine sur une victoire de Boca Juniors (2-1) mais au-delà du résultat sportif, c’est surtout la légende du derby qui venait de naître ce jour-là. En effet, à la suite du deuxième but des Xeneize, trois joueurs de River sont expulsés pour contestation et le reste des Rojo y Blanco décide alors de quitter le terrain. Le match est donc interrompu au bout de 30 minutes de jeu et une bagarre générale éclate entre supporters dans les tribunes du stade. Le Superclásico venait de naître.

Boca River 1er match

 « Ce match est le générateur de toute cette rivalité qui continue encore aujourd’hui, depuis plus de 80 ans. » – Tony Sierpa (journaliste au Diario Ole de Buenos Aires).

Deux clubs, deux classes sociales ?

La lutte incessante pour la suprématie du quartier pousse les deux rivaux à prendre des trajectoires différentes. River Plate, battu dans le derby et dans la course aux dépends de Boca Juniors, décide de quitter son fief d’origine pour s’installer dans un quartier huppé du nord de la ville, Nuñes. Les riches propriétaires du club décident d’investir massivement dans le club pour redorer son blason notamment en s’offrant l’attaquant star de l’époque, Bernabe Ferreira, pour 10 000 pesos. Dès lors, le club est perçu comme un « club de riches » et ses joueurs sont surnommés « Los Millonarios » (« les millionaires »). Cela contraste fortement avec l’ancrage populaire de Boca Juniors qui devient quant à elle l’équipe favorite des masses laborieuses de Buenos Aires. Cela lui vaut l’attribution du surnom péjoratif « los Bosteros« , que l’on pourrait traduire en français par « les bouseux », mais celui-ci est rapidement accepté par le club dans l’affirmation de son identité et surtout de son opposition avec son rival plus fortuné.

Les derbys Boca-River ont rapidement pris une dimension extra-sportive et sont entre autres devenus de véritables chocs de quartiers à l’échelle de Buenos Aires. Or, si les inégalités économiques et sociales entre les deux rivaux ont forgé leur identité, un Superclásico ne peut pas être perçu comme un nouveau terrain de la lutte des classes où Boca serait le club du peuple ouvrier et River celui de l’élite bourgeoise. Affirmer cela serait nier la réalité dans la mesure où près de 75% des fans de football argentins sont soit « Boca » soit « River » et qu’il y a par conséquent des supporters des deux équipes issus de toutes les catégories sociales et de toutes les villes du pays.

La mythification du derby, la tragédie de la porte 12

puerta 12

Avec Boca-River, l’Argentine est devenue un pays avec une profonde culture footballistique, vibrant au rythme des rebonds du ballon rond. Mais l’histoire du Superclásico bascula dans le registre tragique et prit une dimension supplémentaire à la suite des événements du 23 juin 1968, au stade Monumental de River Plate, à la fin d’un match nul et vierge (0-0) entre les deux équipes.

Certains supporters des Xeneize, alors rassemblés dans le parcage visiteur, s’empressèrent de quitter le stade avant le coup de sifflet final afin d’éviter la cohue habituelle de fin de match. Or ces derniers se retrouvèrent bloqués dans le long couloir étroit et obscur menant à la sortie car la porte 12 (puerta 12) était verrouillée depuis l’extérieur et empêchait les supporters, entassés à l’intérieur, de sortir. En raison du mouvement de foule suscité par l’afflux de nouveaux spectateurs, plusieurs d’entre eux suffoquèrent et moururent écrasés contre la porte. L’enquête policière qui suivit le drame fût incapable d’expliquer la raison de la fermeture de cette porte qui était d’ordinaire toujours ouverte. Certains parlent de policiers vexés de s’être fait uriner dessus depuis le haut des tribunes accueillants les supporters de Boca. D’autres témoins affirment avoir vu des drapeaux à l’effigie de River Plate brûlés par des supporters de Boca, puis lancés sur les tribunes inférieures, cette provocation aurait alors suscité un geste de représailles. Néanmoins, aucune preuve n’a pu valider l’une de ces hypothèses et le mystère reste entier quant aux causes exactes de la fermeture de la porte 12.

Naturellement, les supporters de Boca accusèrent ceux de River d’avoir volontairement fermer cette fameuse porte 12. Cette tragédie, responsable de la mort de 72 supporters de Boca, âgés en moyenne de 19 ans, et de 150 blessés, décupla l’animosité entre les partisans des deux clubs et fût un véritable tournant dans l’histoire du Superclásico, élevé au rang de légende sportive.

Des titres, des stars et des années fastes

Boca Juniors et River Plate règnent quasiment sans partage sur le championnat argentin, aujourd’hui appelé la Superliga. Ils cumulent à eux deux pas moins de 62 titres nationaux, dont 35 Superliga pour River et 27 pour Boca ainsi que de très nombreux titres continentaux dont 3 Copa Libertadores pour les Rojo y Blanco et 6 pour les Xeneize. Il existe bien d’autres grands clubs argentins comme ceux faisant partie des « cinco grandes del fútbol argentino » comme le CA Independiente (14 Superliga et 7 Copa Libertadores), le San Lorenzo (12 Superliga et 1 Copa Libertadores ou encore le  Rácing Club (8 Superliga, et 3 Copa Libertadores). Mais tous restent dans l’ombre des deux géants, des deux institutions que sont Boca et River qui s’accaparent du soutien, voire parfois de l’amour, de près de trois quarts des inchas argentins.

Ces deux clubs attirent également les plus grands noms du football argentin, que cela soit parmi les joueurs ou les entraîneurs. Parmi les nombreuses stars ayant porté les couleurs d’un des deux clubs, on retrouve du côté de Boca le génial et sulfureux Diego Maradona, « el Pibe de Oro » (le gamin d’or), Juan Roma Riquelme, véritable idole du club pour sa fidélité au blason, le grand Gabriel Batistuta, Martin Palermo, le meilleur buteur de l’histoire des Xeneize ou plus récemment « l’Apache » Carlos Tevez. De l’autre, on se doit de citer en premier lieu le nom d’Enzo Francescoli, surnommé el Principe (le prince), dans la mesure où il est parvenu à enlever à River Plate son image historique de perdant, qui lui valait le sobriquet de « gallinas » (autrement dit les « poules mouillées »), en faisant  notamment remporter à l’équipe une deuxième Copa Libertadores après de multiples défaites en finale. On évoquera également le légendaire Alberto Di Stephano révélé aux yeux du monde lors de ses matchs sous les couleurs Rojo y Blanco avant de partir continuer sa carrière au Real Madrid. Mais on nommera aussi Hernan Crespo, buteur d’une équipe qui remporta 4 Superliga, ou encore Gonzalo Higuain, Javier Mascherano, Fernando Cavenaghi et même l’attaquant international français David Trézéguet. Ce dernier avait volontairement quitter l’Europe pour aider le petit peuple de River au moment de sa descente dramatique en deuxième division. Autant de joueurs ayant contribué aux gloires des deux clubs dans leur histoire ancienne et récente. Boca s’est en effet attribué trois des quatre dernières Superliga là où River a remporté sa troisième Copa Libertadores en 2015.

Enfin, la renommée du football albiceleste s’est forgée sur la ferveur de ses supporters qui sont sans aucun conteste parmi les plus passionnés et bruyants du monde. Les travées de l’Estadio Monumental de River Plate, où se déroule aussi les rencontres de l’équipe nationale, sont aussi légendaires que celles de la Bombonera (« la boîte à bonbons ») de Boca Juniors, stade célèbre pour sa forme atypique munie d’une tribune verticale et surtout pour ses ambiances légendaires. Là où les cultes religieux demandent à leurs fidèles de réaliser des pèlerinages dans des lieux saints, l’Argentine déclare que « une personne ne peut pas mourir sans avoir vu une fois dans sa vie un Superclásico entre River et Boca ». C’est pourquoi beaucoup d’observateurs considèrent Boca-River comme le « derby le plus important du monde ». Des milliers de « papelitos » jetés sur le terrain, des fumigènes aux couleurs de l’équipe, des tifos et des rubans par dizaines, des encouragements et des chants assourdissants et ininterrompus de la première à la quatre-vingt dixième minute, voilà ce qui vous attend le jour où vous aurez la chance de pénétrer dans l’enceinte d’un Superclásico.

(voir ci-dessous et à d’autres photos dans le diaporama à la fin de l’article)

Les « Barras Bravas », la part d’ombre du football argentin

Bombonera 2barra brava river

Dans un pays où le football est considéré par certains comme une religion, il faut accepter la passion et la folie qu’il génère. Si les tribunes des stades argentins sont capables de créer des ambiances parmi les plus belles du monde, les barras bravas sont également responsables de plusieurs centaines de morts et d’affrontements réguliers aux abords des stades d’Argentine. Il suffit malheureusement d’une minorité de fanatiques pour ternir l’image d’un pays et de son football. Selon Nicolas Cougot, rédacteur en chef du site Lucarne Opposée et spécialiste du football sud-américain : « Le foot argentin est magnifique sur le terrain, mais il est complètement gangrené en dehors par ces barras, qui ne sont pas des ultras  c’est important de le souligner  mais bien des membres d’organisations criminelles qui gèrent des trafics de drogue, d’armes, de revente de billets, etc. » Les barras, nées à la fin des années 1950, sont devenues de plus en plus influentes et violentes depuis la dictature de la junte militaire, dirigée par le général Videla, entre 1976 et 1983. Dorénavant, ces groupes s’apparentent à de véritables mafias et jouissent d’un puissant pouvoir sur le football argentin grâce à leurs accointances avec certains dirigeants de clubs ou d’instances footballistiques nationales. « A la différence des hooligans anglais qui étaient plus anti-systèmes […] en Argentine, les barras bravas s’incorporent au système, au pouvoir politique qui par conséquent les protège. » d’après Ezequiel Fernandez Moore, historien argentin, dans des propos récoltés par Canal + Sport dans leur reportage intitulé Looking for Buenos Aires. Lors de la dernière décennie, pas moins de 93 personnes sont mortes à cause d’affrontement entre barras et l’attaque du bus des joueurs de Boca, sur la route menant au stade Monumental, avant la finale retour initialement prévue le 24 novembre dernier, par des barras de River, ne fait que confirmer le mal profond dont est infecté le football argentin.

Suite à cet assaut à coups de pierre et de gazs lacrymogènes, ayant blessé plusieurs joueurs de Boca dont le capitaine Pablo Pérez, le club avait demandé auprès de la Confédération sud-américaine de football (Conmebol) une victoire sur tapis vert. Mais il n’en a rien été, pour le plus grand bonheur des fans de football certes, tous impatients de voir cette rencontre historique se dérouler au Santiago Bernabéu de Madrid, dans une ambiance extraordinaire, mais aussi pour la plus grande peur des responsables du football argentin craignant de nouvelles scènes de violences entre supporters à Madrid et en Argentine. Si Boca Juniors, River Plate et le Superclásico restent la plus belle vitrine du football albiceleste il n’en demeure pas moins que le déroulement plus que compliqué de cette finale de Copa Libertadores ternit considérablement son image aux yeux du monde entier et révèle encore une fois sa difficulté à se défaire de ses vieux démons. Il reste à espérer que le football reprenne ses droits et que le spectacle que donneront les 22 acteurs demain soir sur le rectangle vert soit à la hauteur de l’histoire commune de ces deux éternels rivaux

Gabriel Blondel.

Bonus : Pour conclure cet article sur une note plus positive, voici quelques images des plus belles ambiances que nous ont offert la Bombonera et l’Estadio Monumental pour notre plus grand bonheur.

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via Les derbys et l’Histoire

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